Embaucher en CDI, c’est censé être la partie « simple » du droit du travail. Un poste durable, un salarié qu’on recrute, un document qu’on signe. Sauf que la moitié des litiges prud’homaux en PME démarrent sur un contrat mal ficelé. Période d’essai oubliée, convention collective approximative, clause de non-concurrence copiée-collée d’un vieux modèle… le document censé sécuriser l’embauche devient l’angle d’attaque favori des avocats salariés.
Voici ce qu’il faut vraiment savoir pour rédiger un CDI conforme en 2026, avec les mentions imposées par le Code du travail, celles qu’ajoute la convention collective, les clauses sensibles à manier avec précaution et les erreurs qui finissent devant le juge.
Ce que la loi impose réellement pour un CDI à temps plein
Premier point qui surprend toujours : le Code du travail n’impose pas que le CDI à temps plein soit écrit. En théorie, vous pouvez embaucher quelqu’un avec une simple poignée de main. Le contrat sera valable, juridiquement parlant.
En théorie.
Dans la vraie vie, personne ne fait ça. Un contrat oral, c’est l’assurance d’un litige le jour où ça tourne mal, parce que vous ne pourrez rien prouver : ni la rémunération convenue, ni la qualification, ni la période d’essai, ni l’existence d’une clause de mobilité. Le salarié pourra réclamer ce qu’il veut. Vous, vous devrez démontrer le contraire sans support écrit.
Du coup, le vrai sujet n’est pas « faut-il écrire le CDI » (oui, toujours), mais « que doit-on y mettre ». Et là, deux logiques se superposent : ce que le Code du travail rend obligatoire, et ce que la convention collective ajoute par-dessus.
Les mentions à inclure dans tout CDI écrit
Quand on rédige un CDI à temps plein, certaines informations doivent y figurer pour que le contrat tienne la route en cas de contrôle ou de contentieux. Voici le socle minimum, validé par la jurisprudence et exigé par la plupart des conventions collectives.
| Mention | Pourquoi elle compte |
|---|---|
| Identité des deux parties (employeur, salarié) | Évite les confusions sur l’entité juridique qui embauche |
| Date d’entrée en fonction | Point de départ de tous les droits du salarié (ancienneté, congés) |
| Lieu de travail | Détermine le rattachement géographique et conditionne la clause de mobilité |
| Intitulé du poste et fonctions exercées | Cadre la prestation due par le salarié |
| Qualification et classification conventionnelle | Détermine le salaire minimum applicable |
| Catégorie socioprofessionnelle (cadre, ETAM, ouvrier) | Impacte la protection sociale et le préavis |
| Durée du travail (35h, 39h, forfait jours) | Conditionne le calcul des heures sup et du salaire |
| Salaire de base et éléments accessoires | Doit respecter le minimum conventionnel |
| Modalités de paiement | Date de versement, mode (virement bancaire en pratique) |
| Convention collective applicable (IDCC + nom) | Le salarié doit savoir quels droits il a |
| Période d’essai (durée, renouvellement éventuel) | Sans clause écrite, pas de période d’essai possible |
| Préavis en cas de rupture | Renvoi à la convention collective suffit |
Cette liste ressemble à un formulaire administratif mais chaque ligne a son utilité opérationnelle. L’intitulé du poste, par exemple : si vous écrivez « chargé de mission » sans précision, vous laissez au salarié la marge pour contester un changement de tâches plus tard. Soyez précis. « Chargé de mission marketing digital, en charge de l’animation des réseaux sociaux et du suivi des campagnes Google Ads », c’est tout de suite plus tenable.
L’obligation d’information depuis novembre 2023
C’est le point que beaucoup de PME ont raté. Depuis le 1er novembre 2023, en transposition d’une directive européenne, l’employeur doit transmettre au salarié 14 informations sur la relation de travail, dans des délais précis : certaines dans les 7 jours qui suivent l’embauche, d’autres dans les 30 jours. Cette obligation est encadrée par l’article L1221-5-1 du Code du travail et précisée par l’article R1221-34.
Vous pouvez intégrer ces informations directement dans le CDI (le plus simple), ou les transmettre dans un document séparé. Concrètement, un contrat bien rédigé couvre déjà la quasi-totalité des 14 points. Les éléments qui passent souvent à la trappe :
- les organismes de protection sociale auxquels les cotisations sont versées (mutuelle, prévoyance, retraite complémentaire)
- la procédure à respecter en cas de rupture du contrat
- le droit à la formation (CPF, plan de développement des compétences)
- l’identité et l’adresse de l’utilisateur si vous êtes en intérim ou portage
Une mention type « les conditions de rupture du contrat sont régies par la convention collective applicable et par les dispositions du Code du travail » suffit pour cocher la case « procédure de rupture ». Pas besoin de réécrire le Code du travail dans le contrat. Mais ne sautez pas la phrase : son absence peut justifier une demande de dommages-intérêts.
Une bonne rédaction de contrat s’inscrit dans une démarche plus large d’intégration réussie du salarié.
Pourquoi la convention collective change tout
Le Code du travail pose le minimum. La convention collective de votre branche peut imposer davantage. Et elle le fait souvent.
Exemple parlant : la convention collective des organismes de formation (IDCC 1516) exige un CDI écrit pour tout salarié, avec une liste précise de mentions obligatoires. Celle du Syntec (bureaux d’études, ingénierie, conseil, numérique – IDCC 1486) impose les classifications spécifiques (position, coefficient, palier) et un rappel des dispositions sur le forfait jours pour les cadres autonomes. Dans la coiffure ou la restauration, certaines clauses sur les pourboires et les avantages en nature sont contractuellement encadrées.
Avant de rédiger, posez-vous trois questions :
- Quelle est la convention collective applicable à mon activité ? (le code NAF aide à la trouver, mais ce n’est pas toujours suffisant)
- Cette convention impose-t-elle un contrat écrit, même pour un CDI temps plein ?
- Quelles mentions spécifiques exige-t-elle au-delà du Code du travail ?
Le réflexe qui sauve : avant de finaliser un modèle de CDI, lire la convention collective. Vraiment la lire, pas se contenter de noter son IDCC. Les 4 ou 5 pages consacrées au contrat de travail listent souvent des mentions oubliées dans les modèles génériques qu’on trouve en ligne.
Les clauses sensibles à manier avec précaution
C’est dans ces clauses que se cachent les vrais sujets de contentieux. Une formulation maladroite et la clause devient inopposable, ou pire, génère une indemnité à verser au salarié.
La période d’essai
Pas de clause = pas de période d’essai. Le principe est simple mais souvent oublié dans les modèles trop courts. Pour un CDI, les durées maximales légales sont de 2 mois pour un ouvrier ou un employé, 3 mois pour un agent de maîtrise ou un technicien, et 4 mois pour un cadre. La convention collective peut prévoir des durées plus courtes.
Le renouvellement, lui, doit être explicitement prévu dans le contrat et autorisé par la convention collective. Beaucoup d’employeurs ajoutent une phrase « renouvelable une fois » sans vérifier la convention. Si la convention ne le permet pas, le renouvellement est nul. Le salarié dont la période est rompue après le premier mois supplémentaire peut alors réclamer une indemnité pour rupture abusive.
La clause de non-concurrence
C’est la clause la plus contestée devant les prud’hommes. Pour être valable, elle doit cumuler quatre conditions : être limitée dans le temps, dans l’espace, à une activité spécifique, et prévoir une contrepartie financière versée au salarié après son départ.
La contrepartie, c’est le piège. Beaucoup de contrats anciens l’oublient. Sans elle, la clause est nulle, mais le salarié peut quand même réclamer des dommages-intérêts pour avoir été contraint dans sa recherche d’emploi. Comptez généralement entre 25% et 50% du salaire brut mensuel, versé pendant toute la durée de la clause. Si c’est trop cher pour vous, ne mettez pas de clause de non-concurrence. Et n’inventez pas une contrepartie symbolique : les juges retoquent toute somme dérisoire.
La clause de mobilité
Elle doit définir précisément la zone géographique d’application. « Le salarié pourra être muté dans tout établissement de l’entreprise en France » a été plusieurs fois retoqué par la Cour de cassation comme trop large. Soyez concret : « dans la région Auvergne-Rhône-Alpes » ou « dans un rayon de 50 kilomètrès autour du siège social ».
La clause d’exclusivité
Elle interdit au salarié d’exercer une autre activité professionnelle. Attention : elle ne peut être imposée qu’à un salarié à temps plein, et uniquement si elle est justifiée par la nature de la tâche et proportionnée au but recherché. Pour un commercial qui gère des clients sensibles, ça passe. Pour un comptable lambda, ça ne tient pas.
La clause de confidentialité
Plus facile à rédiger mais souvent trop vague. Listez ce qui est confidentiel : informations clients, données salariales, processus de fabrication, code source… Une formulation générique « tout ce qui concerne l’entreprise » sera réinterprétée à la baisse par le juge.
CDI à temps partiel : le formalisme strict
Le temps partiel change la donne. Là où le CDI temps plein laisse une marge de souplesse sur la forme, le temps partiel impose un cadre rigide. Le contrat doit obligatoirement être écrit et comporter :
- la durée hebdomadaire ou mensuelle du travail
- la répartition de cette durée entre les jours de la semaine ou les semaines du mois
- les cas dans lesquels cette répartition peut être modifiée, et la nature de cette modification
- les modalités de communication des horaires (par écrit, X jours à l’avance)
- les limites concernant l’accomplissement d’heures complémentaires (généralement 1/10 de la durée contractuelle, ou 1/3 si un accord de branche le prévoit)
Le non-respect de ces mentions à une conséquence lourde : le contrat est présumé être à temps plein. Le salarié peut alors réclamer un rappel de salaire calculé sur 35 heures hebdomadaires, parfois sur plusieurs années. Sur un poste à 20 heures payé pendant 3 ans, l’addition dépasse facilement les 40 000 euros bruts. Vraiment pas le moment d’être négligent.
À cela s’ajoute l’obligation de respecter une durée minimale de travail (24 heures par semaine sauf dérogation conventionnelle ou demande écrite du salarié) et des règles précises sur l’enchaînement des heures complémentaires.
Les erreurs qui finissent devant les prud’hommes
Voici les pièges les plus fréquents repérés dans les contrats audités en cabinet RH :
- Convention collective citée mais incorrecte. Le salarié réclame l’application d’une convention plus favorable et obtient gain de cause. Vérifiez votre IDCC sur Légifrance, pas sur un vieux mémo interne.
- Période d’essai mentionnée sans durée précise. Une formule « période d’essai conforme à la convention collective » ne suffit pas : la durée doit être expressément écrite dans le contrat.
- Clause de non-concurrence sans contrepartie financière. Nulle. Et coûteuse en dommages-intérêts si le salarié l’invoque.
- Forfait jours pour un salarié non éligible. Le forfait jours ne s’applique qu’aux cadres autonomes ou aux salariés disposant d’une réelle autonomie dans l’organisation de leur emploi du temps. L’appliquer à un agent de maîtrise classique = requalification en 35h + heures sup rétroactives.
- DPAE oubliée ou tardive. La déclaration préalable à l’embauche doit être faite au plus tard dans les 8 jours précédant l’embauche. Un oubli = travail dissimulé, sanctions URSSAF, redressement.
- Signature électronique mal sécurisée. Si vous signez vos CDI électroniquement, utilisez un outil conforme au règlement eIDAS (DocuSign, Yousign, etc.). Un PDF signé à la main puis scanné n’a pas la même valeur probante.
- Modification unilatérale du contrat. Une fois signé, le contrat ne se modifie qu’avec l’accord du salarié pour ce qui touche aux éléments essentiels (salaire, fonctions, durée du travail, lieu de travail si pas de clause de mobilité). Un avenant écrit est obligatoire.
Et la plus classique de toutes : récupérer un modèle de contrat sur internet sans l’adapter à son entreprise. Les modèles génériques contiennent souvent des clauses inapplicables (non-concurrence dans une activité qui n’en justifie pas, forfait jours pour un non-cadre), des renvois à des dispositions abrogées, ou simplement des erreurs.
Le récap avant de faire signer
Avant de tendre le stylo (ou de cliquer « envoyer pour signature »), une dernière vérification utile :
- la convention collective citée est la bonne (numéro IDCC à jour)
- l’identité complète des deux parties est précisée (SIRET de l’entreprise, n° de sécu du salarié sur la DPAE pas dans le contrat)
- la date de début est cohérente avec la DPAE
- l’intitulé du poste est précis et la qualification correspond à la classification conventionnelle
- le salaire respecte le minimum conventionnel et le SMIC
- la durée du travail est explicite (35h, forfait jours…)
- la période d’essai est écrite avec sa durée précise et la mention du renouvellement éventuel
- les clauses spécifiques (non-concurrence, mobilité, exclusivité) sont rédigées en respectant les conditions de validité
- les 14 informations de l’obligation post-2023 sont couvertes (directement ou par renvoi)
- le contrat est signé par les deux parties avec date et lieu
Un dernier conseil qui vaut son pesant : faites relire votre modèle de CDI par un avocat en droit social ou un expert-comptable spécialisé RH, une fois tous les deux ou trois ans. Ça coûte entre 300 et 600 euros, et ça vous évite de découvrir aux prud’hommes que votre clause de non-concurrence n’a pas été mise à jour depuis la jurisprudence de 2017 sur la contrepartie financière.
Foire aux questions
Un CDI à temps plein est-il obligatoirement écrit ?
Non, le Code du travail n’impose pas l’écrit pour un CDI à temps plein. En pratique, l’écrit est indispensable : sans contrat écrit, vous ne pouvez prouver ni la période d’essai, ni les clauses spécifiques, ni le salaire convenu. La quasi-totalité des conventions collectives exigent d’ailleurs un écrit, même pour le temps plein.
Que se passe-t-il si une mention obligatoire manque ?
Tout dépend de la mention. L’absence de période d’essai écrite signifie qu’il n’y a pas de période d’essai (vous ne pouvez plus rompre librement). L’absence d’écrit pour un temps partiel entraîne une requalification en temps plein. L’absence de mention sur la convention collective expose à des sanctions et des rappels de salaire si la convention prévoyait un minimum supérieur à ce que vous versez.
Quel est le délai pour transmettre le contrat au salarié ?
Pour un CDI à temps plein, aucun délai légal n’impose une remise du contrat, mais les 14 informations obligatoires (article L1221-5-1) doivent être transmises dans les 7 jours pour certaines (identité des parties, lieu, intitulé du poste, rémunération, durée du travail) et 30 jours pour les autres (formation, protection sociale, procédure de rupture). Pour un CDD, le contrat doit être signé dans les 2 jours ouvrables suivant l’embauche.
Peut-on insérer une clause de non-concurrence dans tout CDI ?
Techniquement oui, mais quatre conditions doivent être réunies : limitation dans le temps, limitation géographique, limitation à une activité précise, et contrepartie financière versée au salarié pendant la durée de la clause. Sans l’une de ces conditions, la clause est nulle et peut générer des dommages-intérêts au profit du salarié.
La convention collective peut-elle imposer des mentions que le Code du travail n’exige pas ?
Oui, et elle le fait souvent. Une convention collective peut imposer un CDI écrit, exiger des mentions précises sur la classification, le coefficient, le palier d’emploi, ou encadrer certaines clauses (mobilité, forfait jours). Ne jamais rédiger un CDI sans avoir lu attentivement la convention collective applicable.
Comment savoir quelle convention collective s’applique à mon entreprise ?
Le code APE (ou NAF) attribué par l’INSEE donne une première indication mais ce n’est pas un critère juridique suffisant. Ce qui compte vraiment, c’est l’activité réellement exercée à titre principal par l’entreprise. En cas de doute, consultez Légifrance, posez la question à votre OPCO, ou demandez confirmation à votre avocat. Mentionner la mauvaise convention dans le contrat peut coûter cher en rappels de salaire.
Que faire si on découvre une clause illégale dans un contrat déjà signé ?
Il faut signer un avenant avec le salarié. Une clause nulle ne se « répare » pas unilatéralement. Si le salarié refuse de signer l’avenant, la clause reste nulle (donc inapplicable), mais l’avenant proposé vous protège juridiquement en montrant votre bonne foi. Pour les modifications substantielles (salaire, fonctions, lieu), l’accord du salarié est obligatoire et son refus ne justifie pas un licenciement.


